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Acouphènes : l’hyperactivité des fibres auditives pointée du doigt

De nouveaux travaux menés par l’équipe de Jean-Luc Puel, directeur de recherche Inserm à l’Institut des neurosciences de Montpellier, en collaboration avec celle de Sharon Kujawa à Harvard, apportent un éclairage inédit sur les mécanismes qui conduisent aux acouphènes et à l’hyperacousie. Leur étude*, publiée en avril 2025 dans la revue PNAS, pourrait bien changer la donne.

« Pour transmettre les informations sonores de l’oreille interne vers le cerveau, les cellules ciliées utilisent un neurotransmetteur : le glutamate », explique Jean-Luc Puel. En présence de sons, elles libèrent une quantité précisément calibrée de cette molécule pour activer les fibres du nerf auditif. Ce système est extraordinairement efficace. Mais il est aussi fragile. Lorsqu’un son est trop intense, trop prolongé ou que la cochlée vieillit, le glutamate peut être libéré en excès. Les synapses ─ ces minuscules zones de contact entre cellules ciliées et fibres nerveuses ─ se retrouvent submergées par le neurotransmetteur. Ce trop-plein déclenche un phénomène connu des neuroscientifiques : l’excitotoxicité, c’est-à-dire une surexcitation toxique pour les fibres du nerf auditif.  Ces fibres peuvent être temporairement endommagées. Fort heureusement, « elles repoussent et se réparent. » En apparence, tout rentre dans l’ordre. L’audiogramme, qui mesure la sensibilité des cellules ciliées, reste souvent normal. Et pourtant, les personnes touchées décrivent une audition moins nette, une difficulté à comprendre la parole dans le bruit… et parfois des acouphènes ou une hypersensibilité au son.

Une expérience décisive chez l’animal

Pour comprendre précisément ce qu’il se passe après un choc excitotoxique, les chercheurs ont reproduit ce phénomène chez la gerbille. Ce petit rongeur est un modèle privilégié en recherche auditive, car son système auditif est proche de celui de l’humain. Les chercheurs ont injecté dans la cochlée un analogue du glutamate, le kainate. L’objectif : provoquer, de manière contrôlée, la destruction d’une partie des fibres du nerf auditif. Les résultats ont été surprenants. « Nous avons constaté que l’activité du nerf auditif revenait à la normale dans les 20 semaines suivant l’application du kainate. » À première vue, tout semblait indiquer une récupération complète. Mais cette impression était trompeuse. En réalité, la réparation des synapses s’est révélée incomplète. « Seulement 60 % des fibres détruites avaient effectivement repoussé. Autrement dit, le nerf fonctionnait comme si rien n’avait changé, malgré 40 % de fibres en moins. »

Ce qui se passe quand des fibres du nerf auditif disparaissent

Comment expliquer que le nerf auditif fonctionne comme si toutes ses fibres étaient présentes ? Pour comprendre ce paradoxe, les chercheurs ont enregistré l’activité de chaque fibre de manière individuelle. Une approche longue, minutieuse, mais cruciale. Ce qu’ils ont découvert est essentiel : les fibres restantes se mettent à « travailler » beaucoup plus qu’avant. « Nous avons constaté qu’elles devenaient hyperactives pour compenser le manque de synapses. » Cette hyperactivité permet au nerf de continuer à transmettre un signal globalement normal, d’où un audiogramme rassurant. Mais cette compensation a un prix : elle crée un déséquilibre dans la manière dont les sons sont codés et transmis au cerveau. Selon les chercheurs, cette activité excessive pourrait expliquer l’hyperacousie ─ cette sensation que les sons sont anormalement forts ─ ainsi que les acouphènes, ces bruits fantômes perçus sans aucune source sonore externe. On estime qu’environ 16 millions de Français en souffrent.

Sur la piste de nouvelles thérapies

Ces travaux ne se contentent pas de décrire un mécanisme : ils ouvrent de nouvelles pistes thérapeutiques. Car comprendre pourquoi les fibres deviennent hyperactives permet d’envisager des stratégies pour les calmer ou pour mieux les réparer. Aujourd’hui, les solutions sont limitées. Face à une atteinte du nerf auditif, les médecins disposent principalement des corticoïdes. Leur efficacité reste modeste et ils ne permettent pas de régénérer les synapses perdues. L’équipe explore donc des voies complémentaires. La première consisterait à favoriser la repousse des fibres nerveuses. « Des molécules mimant les neurotrophines, ces facteurs de croissance naturels des neurones, pourraient aider les fibres à se régénérer et à se reconnecter correctement aux cellules ciliées », explique Jean-Luc Puel. Des essais menés chez la souris montrent des résultats prometteurs. En parallèle, les chercheurs explorent une autre piste : « normaliser l’activité des fibres restantes. Si leur hyperactivité contribue aux acouphènes et à l’hyperacousie, la moduler pourrait soulager les patients. Nous testons différentes molécules susceptibles de réguler l’excitabilité du nerf auditif, afin de restaurer un fonctionnement plus équilibré. »

Vers des diagnostics plus précis

Dernier défi, et non des moindres : mieux détecter ces atteintes du nerf auditif. L’audiogramme est aujourd’hui le test auditif de référence. Mais il ne mesure que la sensibilité des cellules ciliées. Il ne permet pas de savoir si des fibres du nerf auditif ont été perdues ou si elles fonctionnent anormalement. C’est pourquoi certaines atteintes passent « sous les radars » : c’est ce que l’on appelle les surdités cachées. « Nous développons des tests plus fins, capables d’évaluer précisément le nombre de fibres perdues et leur niveau d’activité. » De tels outils pourraient ainsi permettre d’identifier ces surdités invisibles, non détectées par un audiogramme, d’affiner les diagnostics et d’adapter les traitements. Comprendre précisément ce qui se joue dans l’oreille interne et le nerf auditif est un passage indispensable pour, demain, soulager durablement les millions de personnes touchées par les acouphènes ou l’hyperacousie.

* https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2412332122