Le point sur… l’impact du sommeil sur la vision et l’audition
Avec l’alimentation et l’activité physique, le sommeil est l’un des trois piliers de notre santé. On sait qu’il consolide la mémoire, soutient l’immunité, protège le cœur. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que des nuits trop courtes, ou pas assez récupératrices, pourraient aussi nuire à notre vision, et même à notre audition.
Dès la petite enfance, le sommeil pourrait jouer un rôle dans le développement visuel. Une étude menée par l’équipe de Sabine Plancoulaine au Centre de recherche en épidémiologie et statistiques, à partir des données de la cohorte française EDEN, s’est intéressée à la relation entre durée de sommeil à l’âge de 2 ans et port de lunettes à 5 ans. Les chercheurs ont observé une association en forme de U : les enfants dormant moins de 10h45 par nuit présentaient un risque accru de porter des lunettes trois ans plus tard, mais ce sur-risque concernait aussi les plus gros dormeurs. Des résultats similaires étaient retrouvés chez les enfants se couchant plus tard que la moyenne. Si cette étude ne permet pas d’identifier précisément les troubles visuels en cause, ni d’établir un lien de causalité, elle suggère néanmoins que des perturbations du sommeil pourraient interférer très tôt avec le développement visuel. Chez les plus grands, les données sont plus étoffées et pointent surtout vers la myopie. Une méta-analyse publiée en 2023 dans la revue Clinical & Experimental Ophthalmology1, portant sur plus de 205 000 enfants et adolescents, montrait qu’un sommeil insuffisant ou perturbé augmentait le risque de développer une myopie. Une autre étude récente2 s’est penchée sur les mécanismes pouvant expliquer ces résultats. Selon les chercheurs, le manque ou la perturbation du sommeil pourrait dérégler la dopamine dans la rétine, essentielle au contrôle de la croissance oculaire, diminuer le flux sanguin de la choroïde (qui nourrit la rétine en oxygène), et favoriser une inflammation oculaire. Autant de phénomènes susceptibles d’encourager l’allongement de l’œil, marqueur de la myopie. Ces résultats doivent néanmoins être interprétés avec prudence. D’autres études suggèrent que les enfants qui se couchent plus tard passeraient davantage de temps en intérieur, engagés dans des activités de près (écrans, lecture), déjà bien connues pour favoriser l’allongement de l’œil. Autrement dit, l’association entre sommeil perturbé et myopie pourrait traduire le résultat de comportements délétères pour les yeux, plus qu’un effet direct de l’heure du coucher elle-même. Des études supplémentaires seront donc nécessaires pour démêler ces mécanismes.
Un sommeil inadapté associé à d’autres pathologies oculaires
Au-delà de la myopie, une méta-analyse3 portant cette fois sur 777 348 adultes a mis un lumière un lien entre des durées de sommeil inadaptées et un risque accru de certaines pathologies oculaires importantes. Ses conclusions interpellent : un sommeil trop court serait associé à un risque plus élevé de cataracte, tandis qu’un sommeil trop long chez les diabétiques pourrait augmenter la probabilité de développer une rétinopathie diabétique. Les mécanismes exacts restent à éclaircir, mais les chercheurs soulignent le rôle possible de l’inflammation systémique, du stress oxydatif et des perturbations métaboliques induites par un mauvais sommeil. Sans aller jusqu’à ces pathologies sévères, les ophtalmologistes observent au quotidien des conséquences plus bénignes mais très gênantes du manque de sommeil : sécheresse oculaire, yeux qui piquent ou larmoient, vision floue transitoire ou bien encore sensibilité accrue à la lumière.
Nuits perturbées, oreilles fragilisées
Les travaux sur l’audition sont moins nombreux, mais les premiers résultats ne sont pas forcément rassurants. Une étude menée sur des rats, publiée en 20184 dans la revue International Journal of Pediatric Otorhinolaryngology, a montré qu’une privation de sommeil endommageait les cellules ciliées de l’oreille externe, essentielles à la perception du son. Chez ces animaux, des sons plus forts étaient nécessaires pour déclencher une réponse, signe d’une véritable perte auditive. Chez l’humain, les données commencent à s’accumuler. Une étude publiée en 2023 dans Ear and Hearing⁵ a analysé les données de 231 650 adultes. Ceux qui déclaraient une mauvaise qualité de sommeil ─ insomnie, réveils nocturnes, ronflements, somnolence diurne ─ présentaient un risque significativement plus élevé de perte auditive. Selon l’American Academy of Audiology, un sommeil altéré pourrait perturber la microcirculation de la cochlée, diminuer l’apport en oxygène, provoquer du stress oxydatif et endommager progressivement les cellules ciliées de l’oreille. Le lien n’est pas encore entièrement compris, mais un constat se dessine : bien dormir protège les structures de l’oreille interne.
Un enjeu majeur de santé publique
Même si les mécanismes exacts doivent encore être clarifiés, l’importance du sommeil pour notre santé physique comme mentale ne fait plus débat. Pourtant, en 50 ans, les Français ont perdu en moyenne 1 h 30 de sommeil par nuit et 45 % déclarent souffrir d’au moins un trouble du sommeil. Face à cette situation, le gouvernement a récemment élaboré une «feuille de route interministérielle»6 pour un sommeil de qualité. Il y rappelle que le secret de nuits sereines réside dans un changement durable des comportements. Aller au lit et se réveiller toujours à la même heure, s’exposer à la lumière du jour, faire au moins 2 h 30 d’activité physique par semaine, se déconnecter des écrans au moins 1 h avant de se coucher… Un plaidoyer pour que le sommeil ne joue plus un second rôle dans nos vies actives. Parce qu’au-delà de ses innombrables bienfaits, le sommeil préserve aussi nos sens.
Sources :
1 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37468126/
2 https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0014483525004178
3 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/36683054/
4 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30055728/
5 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/36973871/
6 https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/dgs-feuille_de_route_sommeil-a4.pdf