Accueil · Notre observatoire · Le point sur… Les liens inattendus entre le bruit et le goût

Le point sur… Les liens inattendus entre le bruit et le goût

foule dans un restaurant

Dans un avion, un restaurant animé ou devant la télévision, rares sont les moments où nous mangeons dans le silence. Ce fond sonore fait partie du décor. Nous n’y prêtons presque plus attention. Pourtant, il pourrait bien transformer en profondeur notre perception des aliments -au point, dans certains cas, d’atténuer les saveurs. Depuis une dizaine d’années, les neurosciences s’intéressent à ce phénomène déroutant : le lien entre ce que nous entendons et ce que nous goûtons. Explications

On imagine souvent le goût comme une « simple » affaire de papilles. En réalité, la perception des saveurs est une expérience complexe, construite par le cerveau à partir de multiples informations sensorielles. Bien sûr, les papilles gustatives détectent les grandes catégories de goûts (sucré, salé, acide, amer, umami). Mais elles ne suffisent pas à elles seules à produire la richesse d’un arôme. L’odorat joue un rôle déterminant, notamment via la rétro-olfaction -ce phénomène qui permet aux arômes de remonter vers le nez lorsque nous mâchons. La vue influence aussi nos attentes, tout comme le toucher en bouche (texture, température). Et puis il y a l’ouïe. Ce rôle du son peut sembler contre-intuitif. Il est pourtant bien documenté. Le cerveau ne traite pas chaque sens séparément : il les combine pour produire une expérience cohérente. Les chercheurs parlent d’intégration multisensorielle. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les travaux* du psychologue Charles Spence, à l’université d’Oxford. Ses recherches ont montré que le son ambiant modifie directement la manière dont les saveurs sont perçues.

 

Quand le bruit rend les aliments plus fades

Premier constat, désormais bien établi : le niveau sonore influence l’intensité des saveurs perçues. Plusieurs études montrent qu’une exposition à un bruit élevé -de l’ordre de 70 à 80 décibels- diminue significativement la perception du sucré et du salé. Dans ces conditions, les aliments paraissent plus fades. Ce phénomène est particulièrement frappant en avion. Le bruit constant des réacteurs contribue à atténuer les sensations gustatives. Plusieurs compagnies aériennes ont d’ailleurs adapté leurs recettes (en augmentant par exemple les épices ou l’umami) pour compenser cette perte de perception.

 

Une question d’attention… mais pas seulement

Comment expliquer cet effet ? Le premier mécanisme en jeu est cognitif. Notre cerveau ne peut pas tout traiter simultanément avec la même précision. Dans un environnement bruyant, il doit mobiliser une partie de son attention pour traiter les sons : identifier une voix, filtrer un bruit parasite, rester en alerte. Résultat : moins de ressources sont disponibles pour analyser les informations gustatives. Autrement dit, le bruit détourne notre attention de ce que nous mangeons. Ce phénomène est bien connu en neurosciences : lorsque l’attention diminue, la perception sensorielle s’appauvrit. Le goût n’y échappe pas. Mais le phénomène ne se limite pas à une simple distraction. Des études montrent que le son modifie directement la perception des saveurs. Les sons aigus tendent à renforcer la perception du sucré ou de l’acidité, tandis que les sons graves amplifieraient l’amertume. Dans des expériences, une même boisson peut être jugée plus sucrée ou plus amère selon la bande sonore diffusée en arrière-plan**.

 

Le bruit, un stress pour l’organisme

À ces mécanismes s’ajoutent des effets physiologiques. Une exposition prolongée au bruit entraîne ce que l’on appelle une fatigue auditive. Mais ses conséquences dépassent largement le système auditif. Le bruit active les systèmes de vigilance de l’organisme et peut induire une forme de stress. Or, le stress a lui aussi des effets sur notre relation à l’alimentation. Il peut modifier les préférences (attirance accrue pour les aliments riches en sucre ou en gras), perturber les signaux de faim ou de satiété, et altérer le plaisir associé à l’alimentation. Ainsi, sans « éteindre » directement le goût, le bruit agit sur l’état global de l’organisme -et, par ricochet, sur l’expérience gustative.

 

Ces sons qui donnent du goût aux aliments

Paradoxalement, tous les sons ne nuisent pas à la dégustation. Certains, au contraire, y participent activement. Le croustillant d’une chips, le craquant d’une baguette, le pétillement d’une boisson… Ces sons font partie intégrante de l’expérience alimentaire. Ils renseignent le cerveau sur la fraîcheur, la texture, la qualité du produit. Des expériences ont montré que modifier artificiellement ces sons (en les amplifiant ou en les atténuant) change la perception du produit. Une chips paraît plus fraîche et plus appétissante quand son croustillant est accentué. D’ailleurs, ceux qui ont fait le test ont pu le constater : si l’on se bouche les oreilles, elles paraissent plus fades. Mais dans un environnement trop bruyant, ces signaux subtils sont masqués. Le cerveau les capte moins bien -et l’expérience gustative s’appauvrit.

 

Le juste niveau sonore

Ce que montrent les recherches, c’est que tout est une question d’équilibre. Un environnement trop bruyant diminue l’intensité des saveurs et appauvrit l’expérience. Mais un silence total peut aussi rendre la dégustation moins stimulante. À l’inverse, une ambiance sonore modérée, cohérente avec le contexte, peut enrichir la dégustation. C’est sur ce principe que reposent certaines expériences de « design sonore » en gastronomie. Certains chefs utilisent la musique ou les ambiances sonores pour influencer la manière dont un plat est perçu -en jouant sur les associations entre sons et saveurs. Ces travaux montrent que le goût ne dépend pas seulement de ce que nous mettons dans notre assiette, mais aussi de l’environnement dans lequel nous consommons les aliments. Dans un monde où le bruit est omniprésent, cette dimension est souvent négligée. Prendre le temps de manger dans un environnement plus calme, prêter attention aux sensations, aux textures, aux sons mêmes des aliments : autant de façons simples de retrouver une perception plus riche des saveurs.

 

* https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3677333/

** https://www.psychologicalscience.org/news/research-shows-sounds-can-influence-how-people-taste-food.html