Accueil · Notre observatoire · Le point sur… l’incidence du port d’aides auditives sur la longévité

Le point sur… l’incidence du port d’aides auditives sur la longévité

Les personnes malentendantes qui portent régulièrement leurs appareils auditifs vivraient-elles plus longtemps ? La question peut surprendre. Pourtant, une vaste étude américaine dans la revue The Lancet Healthy Longevity suggère qu’il existe bien un lien entre un usage fréquent d’aides auditives et la réduction du risque de mortalité. Au-delà de ces résultats, de plus en plus d’études confirment les liens étroits entre perte auditive, déclin cognitif, isolement social et démence. Décryptage.

Les malentendants utilisant régulièrement leurs appareils auditifs présentent un risque de mortalité inférieur d’environ 24 % par rapport à ceux qui n’en portent jamais, sur la durée de l’étude (entre 1999 et 2012). En revanche, l’usage occasionnel n’est pas associé à une diminution significative du risque. Ces résultats reposent sur l’analyse des données de la grande cohorte américaine NHANES (National Health and Nutrition Examination Survey), menée entre 1999 et 2012 et publiée en 2024. Au total, 9 885 adultes ont été inclus, dont 1 863 présentaient une perte auditive. L’âge moyen des participants était de 48,6 ans, avec un large éventail allant du jeune adulte au senior. Pour éviter toute interprétation hâtive, les chercheurs de l’Université de Californie du Sud ont ajusté leurs analyses en fonction de facteurs susceptibles d’influencer la longévité ─ âge, maladies chroniques, niveau d’éducation ou sévérité de la perte auditive. L’objectif : vérifier que la différence observée ne s’expliquait pas simplement par un meilleur état de santé initial chez les porteurs d’aides auditives. Concrètement, ils ont comparé des personnes présentant des profils de santé similaires. Ils différaient uniquement sur un point : le port régulier ou non des aides auditives. Cela a permis d’isoler au maximum l’effet spécifique du port des appareils. Important à préciser : si cette étude montre une association, elle n’explique pas le lien de cause à effet.

Audition et cerveau : une surcharge cognitive délétère ?

Comment expliquer ce lien possible entre audition et longévité ? Une première piste mène au cerveau. « Quand l’audition diminue, le cerveau doit redoubler d’efforts pour comprendre, combler les manques. Cette surcharge cognitive pourrait favoriser la production de protéines tau », explique le Dr Xavier Perrot, neurologue au CHU de Lyon. Les protéines tau sont naturellement présentes dans notre cerveau. Mais leur accumulation anormale est impliquée dans la maladie d’Alzheimer. Une autre étude publiée en 2024 dans The Lancet sur les facteurs de risque de la démence identifiait la perte auditive non corrigée comme le principal facteur de risque évitable, ex-aequo avec l’excès de cholestérol, devant la dépression, le tabagisme, l’obésité et l’alcool. Les auteurs de la commission « Prévention, traitement et soin de la démence » de l’étude estimaient eux-aussi qu’en prévenant les pertes auditives, 7 % des cas de démence pourraient être évités. Ils en profitaient pour encourager l’utilisation d’appareils auditifs. L’étude américaine ACHIEVE, en 2023, montrait qu’une prise en charge audioprothétique ralentissait significativement le déclin cognitif chez des personnes âgées malentendantes à haut risque de troubles cognitifs, comparativement à un groupe témoin. Autrement dit, corriger l’audition ne relève pas seulement du confort : cela pourrait contribuer à préserver les fonctions cognitives.


Isolement social et dépression, le cercle vicieux

L’autre mécanisme avancé concerne la vie sociale. « Le fait de mal entendre induit parfois un isolement progressif », souligne le Dr Perrot. « Parce qu’elles entendent mal, ont des difficultés à communiquer, les personnes malentendantes ont tendance à réduire leurs interactions. Elles ne veulent pas être mises en échec. Les échanges sont difficiles, donc on les évite. » La littérature scientifique confirme ce lien. La perte auditive est associée à un risque accru d’isolement social, et davantage de symptômes dépressifs. Or, l’isolement et la dépression sont eux-mêmes reconnus comme des facteurs de risque de déclin cognitif, de fragilité et de mortalité prématurée. En restaurant une meilleure communication, les aides auditives pourraient donc agir indirectement sur la santé globale, avec le maintien des interactions sociales, et plus de stimulation sensorielle et cognitive. « On a montré un effet protecteur de l’appareillage auditif », rappelle le Dr Perrot.

L’aide auditive, un cap difficile à franchir

Malgré ces données encourageantes, le taux d’équipement reste faible. Dans l’étude américaine, seulement environ 12 % des personnes malentendantes utilisaient régulièrement des aides auditives. Plusieurs freins persistent. « Alors qu’il est facile de porter des lunettes, les appareils auditifs n’ont pas la même image. Beaucoup jugent qu’ils renvoient à la vieillesse. En plus, ces appareils nécessitent de faire des réglages. L’adaptation peut prendre plusieurs semaines à plusieurs mois. Il faut être suffisamment patient pour en voir les bénéfices. » Le cerveau doit réapprendre à traiter des sons parfois négligés depuis longtemps. Cette phase d’adaptation est normale, mais peut décourager.

L’importance d’une prise en charge précoce

La prévention semble d’autant plus efficace qu’elle est précoce. « Si on envisage de porter des appareils auditifs, mieux vaut ne pas attendre d’avoir 70 ans pour s’appareiller. » La période d’adaptation durera bien moins longtemps si on s’équipe dès que la gêne devient significative. Si le lien de causalité direct reste à démontrer, une chose est sûre : l’audition est très loin d’être un sens accessoire. Elle joue un rôle sur notre cerveau, la qualité de nos relations avec les autres. Et, peut-être même, sur notre longévité. Autant de bonnes raisons d’en prendre soin.