
Parole d’expert : les agnosies visuelles et auditives
Voir sans reconnaître, entendre sans comprendre : les agnosies sont des troubles neurologiques aussi fascinants que déroutants. Elles révèlent combien notre perception du monde ne se limite pas à nos sens, mais dépend d’un travail complexe du cerveau pour donner du sens à ce que nous percevons. Les explications d’Hervé Platel, professeur de neuropsychologie à l’université Caen-Normandie.
Qu’est-ce qu’une agnosie visuelle ou auditive, et en quoi ce trouble diffère-t-il d’un problème sensoriel comme la cécité ou la surdité ?
Hervé Platel : Une agnosie visuelle ou auditive est un trouble neurologique dans lequel une personne perd la capacité à reconnaître ou identifier des stimuli (objets, sons, visages…), alors que ses organes sensoriels fonctionnent normalement. Le problème vient du traitement de l’information par le cerveau, et non des yeux ou des oreilles. Les agnosies visuelles concernent la reconnaissance de ce que l’on voit : une personne peut ainsi voir un objet – en percevoir la forme, la couleur, les contours – sans se souvenir de ce dont il s’agit. Les agnosies auditives, elles, concernent la reconnaissance des sons. La personne perçoit la présence des sons, mais ne reconnaît pas ce qu’elle entend, qu’il s’agisse de paroles, de bruits familiers ou de musique. Ces troubles montrent que percevoir et reconnaître sont deux étapes distinctes : on peut capter une information sans pour autant être capable de lui donner du sens.
Que se passe-t-il dans le cerveau quand une personne voit ou entend quelque chose mais sans parvenir à l’identifier ?
H.P. : Dans un trouble dit « central », c’est-à-dire quand ce ne sont pas les organes sensoriels qui sont atteints, mais les circuits cérébraux qui interprètent l’information, bien que le cerveau les reçoive correctement, il ne peut pas leur donner du sens. Ce dysfonctionnement est le plus souvent lié à une lésion cérébrale. Les accidents vasculaires cérébraux, les traumatismes crâniens ou certaines maladies neurodégénératives figurent parmi les causes les plus fréquentes d’agnosie. On distingue généralement des atteintes touchant soit les aires primaires -impliquées dans l’analyse élémentaire des informations- soit les aires associatives, qui jouent un rôle essentiel dans l’identification et la signification. Dans tous les cas, c’est la chaîne de traitement de l’information qui est rompue.
Le cerveau traite-t-il la reconnaissance visuelle et auditive selon des principes similaires ?
H.P. : Oui, les mécanismes sont globalement comparables. Si les régions primaires (celles qui reçoivent directement les informations des yeux ou des oreilles) sont touchées, le message est déjà mal formé : les formes ou les sons sont incomplets ou déformés, ce qui rend la reconnaissance difficile. En revanche, lorsque les régions associatives sont atteintes, la perception reste intacte -la personne voit ou entend correctement- mais le cerveau n’arrive plus à relier ce qu’il perçoit à ce qu’il connaît. Autrement dit, l’image ou le son est clair, mais il ne « signifie » plus rien. Par exemple, une personne peut entendre une séquence sonore sans pouvoir déterminer s’il s’agit d’une parole, d’un rire, d’un bébé qui pleure ou d’un morceau de musique.
Comment est posé le diagnostic ?
H.P. : Le diagnostic repose sur un principe fondamental : montrer que la perception fonctionne, mais que la reconnaissance est altérée. Il s’effectue en 2 étapes : dans un premier temps, il faut éliminer le trouble sensoriel de base en réalisant des examens ophtalmologiques et auditifs. Ensuite, on effectue des tests neuropsychologiques permettant d’évaluer précisément les capacités du patient. Pour cela, on pose un certain nombre de questions comme par exemple de nommer des objets, de les décrire, de les reconnaître et ce, dans différentes modalités (visuelle, auditive, tactile). Troisième et dernière étape : on réalise une imagerie cérébrale (IRM notamment) permettant de localiser une éventuelle lésion et d’identifier les régions du cerveau impliquées dans le trouble.
Quelles sont les conséquences dans la vie quotidienne ?
H.P. : Lorsque le monde est perçu, mais difficile à interpréter, le quotidien peut être profondément perturbé. Une agnosie ne touche pas nécessairement toutes les formes de reconnaissance. Elle est, le plus souvent, spécifique : une personne peut, par exemple, ne plus reconnaître les visages, tout en identifiant correctement les objets, ou encore reconnaître les voix mais pas la musique. Des formes plus étendues existent, mais elles sont plus rares. Dans une agnosie auditive, des situations banales deviennent déroutantes. la personne peut ne pas reconnaître une voix, confondre des bruits du quotidien, ou ne pas identifier des signaux d’alerte comme une alarme ou un klaxon. Les échanges verbaux deviennent alors plus fatigants et parfois frustrants. Dans certains cas, il peut même y avoir une perte du plaisir à écouter de la musique. Au-delà des difficultés pratiques, ces troubles ont souvent un impact psychologique important : perte de confiance, anxiété, voire repli sur soi.
Existe-t-il aujourd’hui des traitements ?
H.P. : À ce jour, il n’existe malheureusement aucun traitement permettant de guérir une agnosie. Cependant, une bonne prise en charge peut améliorer le quotidien. Dans un premier temps, traiter la cause lorsqu’elle est identifiable (AVC, tumeur…) peut, dans certains cas suffire et s’accompagner d’une amélioration spontanée, notamment dans les mois qui suivent la lésion. Ensuite, une rééducation doit être faite. Il ne s’agit pas là de « réparer » la fonction, mais de compenser le trouble. Pour répondre à la nature du trouble de l’agnosie, différents experts sont mobilisés dans le parcours de soins : les orthophonistes, qui interviennent notamment dans les agnosies auditives, et d’autres spécialistes (neuropsychologues, ergothérapeutes, psychomotriciens) qui permettent d’aider les patients à utiliser des stratégies alternatives : recours au toucher, utilisation du contexte, mise en place de routines. L’objectif est d’améliorer l’autonomie et la qualité de vie.
La récupération est-elle possible grâce à la plasticité cérébrale ?
H.P. : Oui, tout à fait. La récupération peut être partielle, voire totale. Quand une zone impliquée dans la reconnaissance visuelle ou auditive est endommagée, de nouvelles connexions neuronales peuvent être créées pour contourner le problème. Bien sûr, la récupération dépend beaucoup de la taille et de la localisation de la lésion. La rééducation joue un rôle clé. Elle stimule activement cette plasticité, en entraînant le cerveau à créer de nouveaux circuits ou à renforcer ceux qui restent.